SOUPÇONS

Translated into French by Michèle Heyvaert

from Joe Latham's short story

SUSPICION

This story is based on an Ashanti folk ballad sung in Twi by Koo Nimo


Les cris lointains d'un enfant rappelèrent à Abéna la tristesse de sa situation. Certes, les pluies avaient été abondantes; les jeunes plantains étaient vigoureux et sains, et le maïs était déjà haut comme le genou. Mais comment une femme comme elle aurait-elle pu être heureuse? Son mari n'était pas un paresseux, quand il fallait débroussailler de nouvelles terres pour leur ferme. Il fournissait l'argent des besoins quotidiens. Mais était-il bien un homme? Ce la faisait cinq ans qu'Abéna était mariée, sans avoir eu le bonheur de mettre au monde un enfant.

Elle se rappela l'avertissement de son père, quand Kwamé commença à la courtiser:

"Pourquoi un homme de trente ans est-il encore célibataire et sans enfants?..."

Mais Kwamé était bel homme et habile fermier. Qui aurait cru que tout ce qu'il était capable de faire pousser était ses plantations? Car Abéna ne douta pas une minute que son mari était responsable de son malheur.

Le soleil baissait à l'horizon quand Kwamé posa sa faux et vint dire à Abéna:

"Je vais mettre les pièges. Rentre à la maison et prépare-toi. C'est ce soir que commencent les célébrations funèbres pour Nana Sarfo. Je reviens dans une demi- heure."

Kwamé excellait partiulièrement à la pose de collets pour les petits animaux de la forêt. Quand elle le voyait revenir avec une prise, Abéna ne pensait plus à son humiliation, mais au goût délicieux de gibier de brousse fraîchement rôti. Elle faisait cuire la viande sur un feu de bois qu'elle attisait. Quand les flammes s'embrasaient, elles formaient un îlot de lumière dans la pénombre de la forêt qui les encerclait.

Le village célébrait les funérailles de Nana Sarfo, un Ancien estimé et respecté, qui, huit jours auparavant, avait fait le long voyage au village dont on ne revient jamais. Abéna sortit les pagnes funèbres rouges que son mari et elle devaient porter, et se prépara soigneusement à la cérémonie. Elle mit ses boucles d'oreilles noires, son meilleur parfum, et un foulard noir, tout en se réjouissant à l'avenir de cette pause joyeuse dans la monotonie de sa routine quotidienne.

Déjà, les tam-tams battaient le rythme de la danse, quand ils arrivèrent à la fête. Kwamé alla se joindre aux hommes qui buvaient du vin de palme. Abéna, contaminée par la fièvre du rythme, se joignit aux danseurs.

Un chasseur renommé du village voisin, Ampon, était venu participer à la cérémonie. Il menait une vie solitaire et dangereuse, mais les Dieux lui avaient donné une force et une sagesse suffisantes pour pénétrer leurs desseins et celles de la forêt. Ampon savait se soustraire aux esprits qui menacent les chasseurs. Il savait repérer un animal ensorcelé par un esprit, et ainsi éviter les terribles conséquences d'avoir abattu un tel animal. Mais, à sa manière, Ampon souffrait également d'une humiliation.

Quand il avait fait bonne chasse et rapportait son butin, il n'y avait pas de femme pour le ramasser, auprès de la maison, et pour le féliciter de ses talents de chasseur. Il n'y avait pas de femme pour lui cuire la viande. Une femme lui était nécessaire, et il espérait que la céremonie funèbre lui permettrait d'en trouver une.

Ampon se sentit un coup au coeur et une émotion violente, quand il vit Abéna en train de danser, et il entra dans la danse pour se rapprocher d'elle. Pas un mot ne se dit ou n'avait besoin d'être dit. Ce fut le coup de foudre. Par le langage gestuel complexe de la tête, du corps et des mains, ils se fixèrent un premier rendez-vous, à l'insu de tous les autres danseurs.

Dès lors, Ampon partit toujours à la chasse dans la direction de chez Abéna ou de la ferme où elle travaillait. Leurs rencontres se multiplièrent, et plus Abéna le voyait, plus elle avait envie de changer de mari. Car elle ne doutait pas que le chasseur était un homme comme il faut. Mais comment se libérer?

Abéna devait admettre que Kwamé fournissait toujours l'argent des besoins quotidiens. Elle savait qu'il avait secrètement pris une autre femme au village, ce qui la rendait encore plus furieuse, mais elle était obligée de constater qu'elle n'avait pas de motif légal de divorce.

Chacun sait que le plus grand besoin d'une femme est d'assurer sa sécurité et celle de ses enfants. Si un homme peut fournir cette sécurité à plus d'une femme, pourquoi pas? Non, Abéna ne pouvait se plaindre du comportement de Kwamé, et ne voyait pas comment résoudre simplement son problème.

Ampon aimait parler de ses exploits de chasse ; il se vantait de ne jamais manquer un animal d'environs cinquante pas. Comme cela faisait rêver Abéna à quelque magie qui changerait son mari en un animal qu'Ampon pourrait chasser et tuer...Ce soir-là, tout en attisant le feu pour faire cuire le repas du soir, il lui vint une idée. Il y avait une autre solution que le divorce, pour une femme désespérée qui voulait se débarrasser de son mari et épouser un chasseur...

Tout d'abord, Ampon fut horrifié, et ne voulut rien savoir de cette idée. Mais Abéna insista : c'était le seul moyen de trouver ensemble le bonheur. Il s'inquiétait de savoir que faire du corps, mais elle lui promit qu'elle l'aiderait à le porter jusqu'à une mine d'or en ruined. Personne ne retrouverait jamais le corps, du fonds d'un puits profond. Le plan était parfaitement sûr: qui s'étonnerait du coup de feu isolé tiré par un chasseur dans la forêt?

Elle se moqua d'Ampon en disant:

"Tu te vantes d'être courageux et de tuer des animaux féroces. Eh bien, montre-moi que tu as le courage d'un vrai chasseur."

Ampon finit par être d'accord avec le plan.

A trente pas de la maison se trouvait un gros arbre odum. Abéna dit à Ampon d'apporter son fusil et de se cacher derrière l'arbre avant le coucher du soleil. A cette époque de l'année, il y avait beaucoup de travail à faire à la ferme, et elle savait que Kwamé rentrerait tard, ce soir-là. Quand il revint, Abéna l'accueillit comme d'habitude, et se mit à préparer le repas. Il faisait frais ; assis auprès du feu, Kwamé se réchauffait, tandis qu'Abéna attisait les charbons en feu. Les flammes du brasier illuminaient le visage de Kwamé, et en faisaient une cible parfaite. Ampon caché derrière l'arbre odum avec son fusil, avait eu tout le temps de viser soigneusement. Il ne rata pas son coup.

Les chasseurs transportent souvent de lourdes charges dans la forêt la nuit, aussi à eux deux, les deux complices n'eurent pas de mal à porter le corps jusqu'à un profond puits de mine. Ils l'y jetèrent, et quelques secondes plus tard, entendirent um bruit d'éclaboussement lointain, un signe que Kwamé était parti à tout jamais.

Ampon rentra directement chez lui, mais Abéna se rendit dans les fermes voisines et demanda si personne n'avait vu Kwamé, disant que son mari n'était pas encore rentré et qu'elle s'inquiétait. Mais personne ne l'avait vu.

Le lendemain matin, elle alla au village dire à son père ce qui était arrivé, et ils allèrent ensemble informer le Linguiste.

Abéna expliqua la situation:

"Nous étions allés ensemble à la ferme désherber les ignames. Puis Kwamé est allé vérifier un piège, mais il n'est jamais revenu."

Le tam-tam annonça la nouvelle de la disparition de Kwamé, mais personne ne vint apporter le moindre renseignement. Aussi la compagnie Asafo du village se mit-elle à rechercher Kwamé, tout en diffusant par tam-tam la nouvelle de sa disparition. Mais eux non plus ne trouvèrent rien.

La plupart pensèrent qu'une bête sauvage avait tué Kwamé et l'avait emporté dans les profendeurs de la forêt. Certains se dirent qu'il avait rencontré Sasa Bonsam, le Diable de la Terre, et le plus sinistre habitant de la forêt, qu'on ne rencontre jamais deux fois.

Kwamé fut déclaré mort, et ses funérailles furent célébrées. Abéna eut du mal à cacher sa satisfaction, ainsi que ses sentiments pour Ampon. Mais personne n'avait le moindre soupçon de ce qui s'était passé pendant qu'Abéna attisait le feu dans la forêt.

Après la célébration des quarante jours de deuil, Abéna se sentit libre. Peu après, Ampon alla trouver le chef de sa famille pour lui faire part de leurs projets de mariage.

Quelques mois de bonheur passèrent. Puis Abéna, s'aperçut avec inqiétude qu'elle n'avait pas résolu son problème. Elle était toujours stérile, à sa grande consternation.

Un jour qu'Ampon était à la chasse, elle alla consulter le féticheur. Celui-ci avait une excellente réputation, mais le traitement d'herbes qu'il prescrivit resta sans effet. Il en conclut qu'il devait y avoir à cette stérilité une cause spirituelle qu'il n'avait pas encore découverte.

Ampon également avait ses soucis. Il désirait des fils, à qui transmettre ses talents chèrement acquis, mais il n'osait pas divorcer, de peur qu'Abéna ne révélât ce qui s'était passé en ce soir fatidique, tandis qu'il la regardait attiser le feu. Il s'aperçut que sa femme lui devenait chaque jour plus hostile sous la pression de ses soucis. Quelle métamorphose entre cette dame-là avec laquelle il avait dansé lors de leur première rencontre et cette dame-ci devenue désormais sa femme.

La peur n'est jamais de bonne compagnie. Ampon avait l'impression que l'esprit de Kwamé le hantait et se moquait de lui. Mais, étant donné ce qui s'était passé, impossible d'aller chercher protection auprès du féticheur. La tension devenait intolérable.

Un soir, Ampon revint tard à la maison, après une chasse longue et infructueuse. Il était fatigué et affamé, et s'assit près du feu. Abéna, en épouse dévouée, prit le soufflet et attisa le feu. Ampon sursauta, se rappelant sa traîtrise, et se rendit compte qu'elle était encore stérile. Serait-ce à son tour d'être la cible? ...

Comme des flammes s'élevaient des cendres rougeoyantes, il sauta sur ses pieds et cria:

" Ton amant est-il caché derrière le gros arbre?
Attend-il avec son fusil pour essayer de me tuer?
Je te soupçonne, Abéna, quand tu attises les flammes,
Car alors je me souviens de ta traîtrise diabolique.
La menace de la vengeance pèse sur ma tête.
Je ne connaîtrai pas la paix, jusqu'à la mort."


Glasgow - Scotland: Last modified 15 August 1996
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