Kofi Mensah s'était vu obligé, comme beaucoup d'hommes d'affaires, d'embaucher des gardes et aussi de s'acheter un fusil pour se protéger des cambriolages. Chaque après- midi, il devait faire la sieste, pour compenser le sommeil perdu la nuit à faire le guet. Cette obligation de veiller chaque nuit ne le dérangeait pas - c'était l'inconvénient de la richesse. Mais des gardes et un fusil ne mettent pas à l'abri des dangers spirituels, et tout commerçant prospère a son lot d'ennemis. C'est à eux que pensait Kofi Mensah, tout en se joignant à la foule de plus en plus dense qui se rassemblait dans la fraîcheur silencieuse et sombre du petit matin, à la porte de la chapelle sans fenêtre.
Dans la cour, le chant intermittent des femmes avait pour accompagnement le bruit de graines qu'on secouait dans une courge, et le battement rythmique des tambours. Les ombres vacillantes et dansantes projetées par la lampe à huile de palme, les chants rituels et la musique gémissante, préparaient la foule à la cérémonie, qui commença quand le féticheur entrait dans la cour.
Stimulé par le battement frénétique de la musique, le féticheur entra en transes. Son corps se mit à vibrer et à trembler, comme il psalmodiait des incantations. Quelques minutes plus tard, avec l'aide de ses assistants, il s'assit sur un tabouret de bois sculpté. Il avait les pieds sur une carapace de tortue, symbolisant le Dieu qui le possédait. A ses pieds était assis le Linguiste, seul autorisé à s'adresser au féticheur en présence des Dieux.
Le Linguiste présenta des cas assez ordinaires: maladies, stérilités, grossesses, soucis d'argent. Quand ce fut le tour de Kofi Mensah, il remercia les Dieux de son succès actuel et implora leur protection contre la malchance qui l'avait si souvent frappé, ainsi que ses collègues. Le féticheur entendit sa demande et répondit par un proverbe - selon la tradition Ashanti. Le Linguiste répéta les paroles du féticheur:
"Si l'arbre veut fleurir, ses branches doivent fleurir."
Le lever du soleil avait fait fuir les Dieux, et ce fut la fin des consultations. La foule disparut aussi silencieusement qu'elle s'était rassemblée, et la cour redevint normale, avec pour seul bruit le croquement d'un rat par un chat.
De retour chez lui, Kofi Mensah s'allongea un moment sur son lit, les yeux fixés sur les grandes hélices du ventilateur, réfléchissant au message des Dieux.
Il ne voyait pas clairement ce qu'ils attendaient de lui. Il devait y avoir un sens occulte dans le proverbe qui lui serait bientôt révélé. "Si l'arbre veut fleurir ses branches doivent fleurir": quelle décision concrète cela impliquait-il? ...
Kwabéna le rétameur était parent de Kofi Mensah par sa mère. Il n'avait que peu fréquenté l'école primaire, mais il était adroit de ses mains, surtout pour le travail du métal: il réparait les pots et les casseroles et aiguisait les outils. C'est son père qui le lui avait appris. Maintenant le tintement de son marteau faisait partie des bruits familiers de la ville.
Kwabéna eut un jour une inspiration, en passant devant la maison de Kofi Mensah. Contrairement aux maisons traditionnelles Ashanti, elle avait deux étages et une grande véranda, qui faisait le tour de la maison. Cette véranda frappa son imagination: aussi décida-t-il d'aller voir son riche parent.
Kofi Mensah était en train de faire la sieste, toujours préoccupé du sens mystérieux du proverbe, quand un domestique vint le trouver;
"Maître, Kwabéna le rétameur est là. Il voudrait vous voir."
Kwabéna salua Kofi Mensah, et but le vin de palme qu'on lui offrit. Redoutant la nouvelle d'une mort dans la famille, Kofi Mensah lui demanda le motif de sa visite.
"C'est à propos de mon travail."
"Si tu es venu ici pour de l'argent. .." Il y avait soudain une menace dans la voix de Kofi Mensah.
"Oh non, pas du tout", s'écria Kwabéna. Kofi Mensah ,soulagé, écouta.
"Je n'ai pas de problème avec mon travail, mais je voudrais m'installer quelque part, pour que les gens sachent où me trouver s'ils ont besoin de moi.
"Alors que veux-tu?"
"Eh bien, je pensais que votre véranda serait l'endroit idéal, ombragé à la saison sèche et protégé à la saison des pluies. Si vous me permettez de m'y installer, je prends les Dieux à témoin que je vous rendrai cette faveur."
Les Dieux. .. Cela rappela à Kofi Mensah le message de la chapelle. Peut-être l'arbre du proverbe était-il celui de la famille à laquelle Kwabéna et lui appartenaient. Peut-être était-il le tronc, et Kwabéna une branche? Oui, le message devait être que si la famille veut prospérer, tous ses membres doivent en faire de même. Pour éviter le risque de désobéir aux Dieux, il autorisa le rétameur à travailler sous sa véranda.
Ainsi installé, Kwabéna faisait de bonnes affaires, et était très heureux. Il put acheter à sa femme de beaux pagnes et foulards, et bien nourrir ses enfants. Mais Kofi Mensah avait d'amers regrets de sa décision.
Il était obligé de passer la nuit à veiller pour garder ses biens, aussi lui fallait-il absolument dormir l'après-midi. Mais le succès de Kwabéna se traduisait par de plus en plus de coups de marteau. Au début c'était simplement irritant, mais cela devint bientôt insupportable. Il fallait se débarrasser du rétameur: mais impossible de le chasser, de peur d'offenser les Dieux et la famille. Il fallait une solution plus subtile.
Un soir, Kofi Mensah vint trouver le rétameur qui travaillait.
"Bonsoir Kwabéna, tu sembles avoir beaucoup de succès. Tu as de plus en plus de clients."
"Juste assez pour me préoccuper", répondit-il joyeusement.
Kofi Mensah posa quelques questions sur ce qu'il était en train de faire, puis en vint à ce qu'il avait à dire:
"En tant que chef de famille, j'ai pensé à toi, Kwabéna. Il est de mon devoir d'aider la jeune génération. Tu as travaillé très dur, et as montré que tu pouvais être un vrai commerçant. Mais comme rétameur, tu ne pourras jamais être riche.
Eh bien, j'ai de bonnes nouvelles pour toi. Un ami à moi vend un camion d'occasion. Il a été bien entretenu et est en bon état. Je suis prêt à te prêter l'argent, pour que tu puisses monter une entreprise dans ton propre village. Si tu réussis en ville parmi des étrangers, songe à quel point tu réussiras parmi ton propre peuple."
A cette proposition si inattendue, Kwabéna fut surpris, excité et flatté, mais n'accepta pas tout de suite. Il faudrait qu'il renonce à un travail qui lui plaisait et où il réussissait bien. Mais pouvait-il laisser passer sa seule chance de devenir riche? Sa femme se plaignait sans cesse de la chèreté des légumes en ville. Avec son camion, il pourrait aller dans les villages acheter des ignames, du manioc, des plantains et des oeufs pour moins cher, et ensuite les revendre beaucoup plus cher sur les marchés des grandes villes, à Kumasi et à Accra. Finalement, il accepta l'offre avec quelques appréhensions, promettant de tout rembourser.
Quand il était rétameur, Kwabéna avait montré des qualités de réalisme et de courage. Maintenant qu'il possédait un camion et qu'il le conduisait, il travaillait très dur et se sentait très fier. Au début tout alla bien, et il eut du succès. En deux ans il gagna assez d'argent pour acheter un autre camion d'occasion et embaucher un conducteur.
Mais l'argent n'était jamais gaspillé. Il économisait sou à sou afin de s'acheter une ferme; il pourrait emporter les oeufs aux marchés de la ville dans ses propres camions. Les Dieux favorisaient Kwabéna et son commerce était florissant. Il se voyait déjà en train de se faire construire une maison à deux étages, entourée d'une véranda, dans son village.
Malheureusement en même temps que la fortune, se présentaient d'autres problèmes. Sa femme, grisée par leur nouveau statut social, l'avait persuadé d'acheter les magnifiques tissus de Kente qui font la célébrité d'Ashanti. On lui avait choisi un pagne spécial à mettre à chacune des principales cérémonies traditionnelles, afin que tout le monde puisse voir sa richesse. Mais une nuit, des voleurs vinrent dérober les tissus de Kente. Ce fut le premier incident d'une longue série.
Les employés de la ferme signalèrent que presque chaque nuit on volait des poules. Un soir, Kwabéna fut attaqué et détroussé sur le chemin du retour. Tout comme Kofi Mensah, il fut obligé de s'acheter un fusil et de passer la nuit à surveiller ses biens.
Quand il était rétameur, Kwabéna était gai et joyeux. Maintenant il était souvent de mauvaise humeur et toujours fatigué. Presque chaque jour arrivait quelque chose de désagréable. Pis que tout, jamais il ne pouvait échapper au flot inépuisable de parents pauvres qui lui demandaient son aide.
Kwabéna était souvent nostalgique du temps où il dormait bien chaque nuit. Il continuait d'être rétameur dans son âme, et se trouvait plus heureux sans les tourments de la fortune.
Sa femme, effrayée du changement dans sa personnalité, le poussait à se rendre chez le féticheur, car elle pensait qu'un ennemi avait jeté un sort sur son mari. Autrefois il ne l'aurait pas frappée sans une bonne raison, et il lui donnait autant d'argent que ses finances le lui permettaient. Maintenant, il se jetait dans des rages folles au moindre prétexte.
Bien qu'il lui passât beaucoup d'argent entre les doigts, il en avait toujours un besoin urgent pour ses affaires. La ferme avait besoin d'une clôture en fil barbelé. Il fallait un garde supplémentaire pour surveiller la plantation d'ignames. Et ainsi de suite. Financièrement, il n'était plus généreux avec sa femme.
Un jour ce fut l'humiliation: aux funérailles d'un cousin, elle fut forcée de porter un pagne usagé, car Kwabéna n'avait pas l'argent pour lui acheter un nouveau pagne comme l'exige la tradition à l'enterrement d'un parent proche. Cela provoqua la pire dispute qu'ils aient jamais connue, et Kwabéna vit qu'il devenait vraiment urgent de redresser la situation. Le temps était venu de consulter les Dieux.
Un matin, il partit comme d'habitude au volant de son camion, mais au lieu d'aller acheter des légumes, il se rendit à la Chapelle Fétiche. Kwabéna décrivit au Linguiste la longue histoire de sa réussite et tous les malheurs que cela lui avait apporté au lieu des bonheurs attendus.
Le féticheur donna à nouveau son conseil sous la forme d'un proverbe Ashanti traditionnel. Par l'intermédiaire du Linguiste il dit
"Si l'igname ne prospère pas, c'est la faute du sol."
Une vérité aussi simple ne s'expliquait que d'une seule façon. La nouvelle vie de Kwabéna était plantée dans un mauvais sol. N'importe qui en conviendrait.
Si on est né rétameur dans l'âme, on ne peut pas changer son âme en changeant de métier. Kwabéna retourna bien décidé au village.
Il vendit ses deux camions et sa ferme, et rassembla assez d'argent pour rembourser toutes ses dettes. Puis il se rendit en ville, où il retourna voir son riche cousin.
Kofi Mensah reçut cette visite avec méfiance, croyant que Kwabéna venait soliciter un emprunt supplémentaire.
"Comment vont les affaires?"
"Je vous suis très reconnaissant pour votre aide. Les affaires ont été bonnes, et j'ai assez d'argent pour vous rembourser ma dette."
Kofi Mensah se sentit soulagé et se montra fort gentil.
"Kwabéna, en tant que chef de famille, j'ai été très heureux de t'aider à fonder ton entreprise. Tu as bien réussi, et justifié les espoirs que j'avais placés en toi. C'est magnifique de pouvoir me rembourser aussi vite. Voilà un exemple à suivre pour les autres membres de la famille. Dis-moi, y a-t-il autre chose que je puisse faire pour toi?"
Kwabéna hésita quelques instants, avant de présenter sa demande.
"Oui, il y a quelque chose. Je voudrais vous demander une toute petite faveur. Cela vous semblera un peu bizarre, vous qui êtes si bon et généreux envers moi, mais cela ne vous coûtera rien et ne devrait pas vous déranger du tout.
Autrefois je vous enviais, mais maintenant je me rends compte que j'étais beaucoup plus heureux quand j'étais rétameur qu'après. J'ai revendu mon entreprise, remboursé toutes mes dettes, et je vais redevenir rétameur. S'il vous plaît, Kofi Mensah, permettez-vous de me réinstaller sous votre véranda? ..."