LE PERMIS

Translated into French by Michèle Heyvaert

from Joe Latham's short story

THE LICENCE

This story is based on an Ashanti folk ballad sung in Twi by Koo Nimo


Au loin, le "pom-pa-pom-pom" du klaxon avertit la foule agitée, qui attendait dans la chaleur de l'après-midi, que le camion d'Owusu s'approchait du village. Les allées-et- venues des camions de brousse sont toujours un événement. Mais la quantité de personnes qui attendaient montrait que cette arrivée-là sortait de l'ordinaire.

Les camions de brousse transportent des gens, entassés comme des sardines, et munie de tout ce qui est nécessaire à la vie du village. Cacao, bananes, plantains, gombos, ignames, vin de palme et animaux domestiques remplissent tous les espaces vides entre les rangées de passagers.

Mais il n'y a pas deux camions de brousse semblables, car chacun a son propre klaxon particulier, et un slogan peint sur la carosserie pour aider à le reconnaître à l'arrêt des camions ou aux haltes au bord de la route. Tout comme un enfant prend souvent la personnalité de la personne dont on lui a donné le nom, ainsi le slogan reflète souvent la personnalité du conducteur.

Le camion Bedford au chassis de bois ouvert sur les côtés que conduisait Owusu, était équipé de sièges lattés et n'était autorisé à transporter que 23 passagers. L'obtention du camion et du permis avait transformé la vie d'Owusu, et fait de lui l'un des notables du village. Aussi avait-il réfléchi très soigneusement au futur nom de son camion.

La plupart des chauffeurs de voisinage utilisaient des expressions en petit nègre. "Douce pas Toujours", "Les Hommes Souffrent la Femme le Sait Pas", "La Mer Jamais Sèche", "Pas le Temps de Mourir" et "Crains la Femme et Laisse le Serpent "; tous venaient régulièrement à l'arrêt central pour camions de Kumasi.

Fidèle à la même tradition, Owusu appela son camion "Méfie-toi de tes Amis" car d'amères expériences l'avaient rendu très soupçonneux envers les gens. Les mauvais débiteurs lui étaient un constant souci, et les cas les plus difficiles étaient ceux qui impliquaient des amis, ce qui rendait particulièrement désagréable la visite au tribunal du Chef. Ce nom était maintenant si bien connu que les gens l'appelaient "Méfie-toi" encore plus souvent que par son propre nom.

Le destin s'était montré abondamment généreux envers Owusu. Il avait trois fils qui allaient à l'école, et un métier prospère avec son camion. Il était également content du grand jardin maraîcher, derrière sa maison, que tenait sa femme. Celui-ci rapportait maintenant beaucoup d'argent, surtout grâce à son camion, qui lui permettait d'acheminer avant les autres les productions de sa femme sur les marchés de la ville.

Normalement, quand le camion s'approchait de la maison, faisant retentir son klaxon, les enfants accouraient au bord de la route en criant joyeusement: "Méfie-toi! Méfie-toi!" Les seuls étrangers auraient été deux ou trois personnes, voulant discuter des chargements qu'ils voulaient faire transporter. Cette fois-ci, c'était très différent, et Owusu eut un frisson d'inquiétude quand il observa que beaucoup de gens s'excitaient autour de sa maison. Qu'est-ce qui n'allait pas? Y avait-il eu une mort dans la famille?

Les freins grincèrent, le camion s'arrêta d'une secousse. Owusu sauta à terre, se précipita chez lui pour découvrir la cause de cette agitation, en criant:

"Hé! Qui est mort?..."

La foule resta un instant silencieuse, jusqu'à ce qu'un des petits garçons s'écriât:

"Méfie-toi, les chèvres ont mangé toutes vos récoltes!"

"Quelles chèvres? "cria Owusu, qui courut vers l'arrière de sa maison.

Tout était dévasté. Toutes les feuilles de taro, tous les arbustes de plantains avaient été mangés, et aucune autre plante n'était restée intacte.

D'après les traces de sabots et les restes déchiquetés, le saccage venait évidemment de chèvres en cavale. La piste menait vers la maison du seul voisin qui élevât des chèvres: son vieil ami Kwaku Gyamfi, le tireur de vin de palme. Kwaku passait tant de temps dans la forêt qu'il était incapable de surveiller correctement ses animaux. Il ne se rendait pas compte que les bonnes clôtures font les bons amis, quand on habite près d'un jardin maraîcher.

La peur d'Owusu fit place à la colère, et il jura de se venger du propriétaire des chèvres. Ses amis s'efforcèrent de le calmer en disant:

"Il ne faut pas jeter de pierre à un lézard allongé sur un pot de terre."

Mais il ne voulut pas entendre raison, et partit furieux à la maison du Chef afin de décrire à ce dernier les dégâts et d'exiger que justice fût faite sur-le-champ.

Nana Bonsu, Ancien respecté au village, était assis dans un fauteuil dans la cour du Chef, fumant sereinement sa pipe, quand le chauffeur fit irruption avec sa requête. Le vieil homme essaya également de le calmer, s'adressant à lui par son surnom.

"Méfie-toi, Méfie-toi, prend ton temps - prend ton temps. Sois calme et patient. Si tu punis ton ami maintenant, on ne sait jamais quelles conséquences cela aura. Personne n'aime dormir sur la même couche avec un homme brutal. Aussi réfléchis bien avant d'agir. Tu as tort de négliger le conseil de tes amis."

Mais Owusu était trop en colère pour écouter les conseils, et insista qu'on lui prête l'oreille. Aussi Kwaku Gyamfi fut-il convoqué à la maison du Chef. Les preuves étaient claires et indéniables, et vu les dégâts considérables, le tireur de vin de palme reçut l'ordre de verser à Owusu une indemnisation de dix livres.

Kwaku fut navré de constater que son ami ne soit pas venu le voir pour une arrangement à l'amiable, sans avoir recours au tribunal du Chef. La problème avec Owusu, c'était que quand il était en colère, impossible de lui faire entendre raison. Kwaku songea au slogan que Owusu avait si fièrement peint à l'avant et à l'arrière de on camion debrousse: "Méfie-toi de tes Amis". Cela semblait fort bien s'appliquer à ceux qui avaient à faire avec Owusu. Dans ce cas précis, le slogan venait fort à propos.

Le travail d'un tireur de vin de palme est ardu et solitaire quand il fouille les forêts à la recherche d'arbres mûrs pour le tirage de vin de palme. On abat un arbre en dégageant les racines que l'on coupe à la pioche, et on enlève les branches de façon à placer des pots sous la partie supérieure de l'arbre. On incise le tronc par une fine ouverture à travers les branches, d'où part une tige de bambou jusqu'au pot qui est decliné au tirage du vin de palme. En une journée, une bonne incision produira plusieurs litres de vin.

Le vin nouveau est très doux mais il ne tarde pas à fermenter en vin de palme, la plus fréquente des boissons alcoolisées des forêts de l'Afrique Occidentale. Le tireur doit ramasser chaque jour le vin de chacun de ses pots; autrement il fermente trop et devient aigre et imbuvable. Le pot contenant le tirage est porté sur la tête jusqu'au marché local ou à un bar de vin de palme, ou jusqu'à la route la plus proche où un camion l'emportera vers des villes éloignées.

Mais ce ne sont pas seulement les humains qui boivent du vin de palme. Même la forêt la plus profonde est peuplée de nains semblables à des esprits et qui aiment bien boire. Si un tireur trouve un pot vide au pied d'un bon arbre, il pensera que ce pot a servi à rafraîchir les petits hommes. Mais il peut également arriver qu'un chasseur qui tombe sur le pot d'un tireur soit tenté de se servir, sachant que ce sont les nains qui seront accusés. Kwaku Gyamfi avait déjà retrouvé ses pots vides mais s'y était résigné, car qui était-il pour défier ces petits hommes, s'ils avaient soif?

Quelques semaines après l'incident des chèvres, Owusu transportait un chargement d'ignames d'une ferme proche de son village au marché central de Kumasi. Il était midi quand le chargement fut terminé, et comme le camion avait été garé au soleil, le bord du volant était presque trop chaud pour qu'on le touche.

Le chargement des ignames avait été fatigant et Owusu avait soif. Il savait que Kwaku Gyamfi incisait des palmiers le long de la route de Kumasi, et il lui était autrefois souvent arrivé de se servir à boire au passage. Aussi regardait-il bien tandis que le camion cahotait le long de la route rouge à lacets, et bientôt il repéra un palmier nouvellement déraciné.

Il arrêta le camion et dit aux passagers qu'il allait se soulager; mais en fait il alla tout droit au palmier, trouva le pot, et but avidement. Puis au loin, il entendit le craquement d'une brindille. Quelqu'un approchait; peut-être le tireur de vin de palme. Dans sa hâte de replacer le pot sous la branche, il ne remarqua pas que son porte-feuille tombait de sa poche. Il disparut juste au moment où le tireur de vin de palme arrivait.

Quelques kilomètres plus loin, le camion "Méfie-toi de tes Amis" atteint un contrôle de police aux abords de la ville. Pour une fois Owusu n'avait pas peur d'être en surcharge, comme il avait beaucoup moins que le nombre autorisé de passagers. De plus, le camion venait d'être révisé et était en bon état.

Les deux policiers de service tournèrent autour du camion, vérifiant tout, et l'un d'eux cria:

"Hé, chauffeur, montre-nous ton permis."

La main d'Owusu se porta à sa poche de chemise, mais, horrifié, il s'aperçut que le porte- feuille avait disparu. Les policiers, zélés, eurent besoin de six shillings avant de le laisser poursuivre sa route. On lui enjoignit de retrouver son permis et de le présenter le lendemain au poste de police de Kumasi.

Dans la forêt, Kwaku Gyamfi posa à terre le grand pot qu'il portait sur sa tête, auprès du palmier nouvellement abattu. En ramassant le petit pot il le vit presque vide. Les nains étaient-ils revenus boire son vin de palme? Remettant le pot en place, il vit sur le sol quelque chose d'inhabituel, et, allongeant le bras, découvrit un porte-feuille contenant un permis de conduire et dix livres. A la photo d'identité il reconnut son ex-ami Owusu. Maintenant il savait qui avait volé son vin de palme.

Les moeurs demandent que, si on trouve quelque chose de valeur, il faut le porter au Chef pour qu'il soit rendu à son propriétaire légal. Sinon cela pourrait faire visiter une terrible malédiction sur la tête de celui qui avait trouvé cet objet. Kwaku était honnête homme, mais il décida de garder les dix livres du porte-feuille pour compenser l'argent qu'il avait été forcé de donner à Owusu, et pour le vin de palme perdu. Aussi, de retour au village, porta-t-il le porte-feuille à la maison du Chef, en disant qu'il l'avait trouvé près de son pot à vin dans la forêt.

Dans la soirée, Owusu revint de Kumasi et alla directement à la maison du Chef pour signaler la perte de son porte-feuille. En apprenant qu'on l'avait rapporté il se sentit fou de joie. La photo lui permit de prouver que c'était bien le sien, mais il remarqua aussitôt qu'il lui manquait les dix livres.

Owusu, furieux, s'écria:

"L'homme qui a trouvé le porte-feuille est un voleur. Il faut le punir. Il ne doit pas y avoir de pardon pour les voleurs. Qui est cette canaille? Dites-moi son nom, que je puisse le faire maudire".

Le sage Nana Bonsu était, comme d'habitude, dans la cour, en train de fumer paisiblement sa pipe. Après avoir entendu cette furieuse explosion de colère, il s'assit bien droit dans son fauteuil et parla fermement au chauffeur.

"Calme-toi, Owusu, et baisse la tête de honte. Si rien ne touche la branche sèche de palmier elle ne fait pas de bruit. Quand le permis de conduire d'un chauffeur est perdu, il doit faire tout son possible pour le retrouver. Cherche au bord de la route. Cherche à l'arrêt pour camions. Mais demande-toi:

Comment est-il possible de retrouver un permis de conduire auprès du pot d'un tireur de vin de palme?..."


Glasgow - Scotland: Last modified 15 August 1996
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