LE NEVEU

Translated into French by Michèle Heyvaert

from Joe Latham's short story

THE NEPHEW

This story is based on an Ashanti folk ballad sung in Twi by Koo Nimo


Le crépitement d'une pluie torrentielle sur le toit de tôle ondulée tira le vieil homme de sa sieste. Opanin Ansa sauta du lit et courut au-dehors en criant:

"Kojo, as-tu mis les graines de cacao à l'abri?"

Il regarda au dehors et cria à nouveau:

"Kojo, les graines de cacao. Il pleut!"

Mais il n'y avait pas la moindre trace de Kojo.

Opanin Ansa partit en courant vers les plates-formes de bambou où séchaient les dernières graines sur de grandes toiles de raffia. Il en releva les coins, rassembla les graines vers le milieu, et les recouvrit de feuilles de palmier, afin de les protéger des rafales de pluie. Normalement c'était à Kojo de faire ce travail. Cele ne faisait que renforcer le ressentiment du vieil homme contre les jeunes: de plus en plus dénués de tout sens des responsabilités, de nos jours. ..

Le soleil était déjà couché depuis longtemps quand Kojo rentra à la maison; il avait la voix d'un joyeux ivrogne.

"Bonsoir, mon oncle."

Le vieil homme était toujours fâché.

"Où étais-tu passé, bon-à-rien?"

"Je jouais aux coquillages cowrie avec des amis", vint l'exaspérante réponse.

"Mais tu ne te rends pas compte que le cacao est toute notre vie? Si je n'avais pas fait ton travail à ta place quand il s'est mis à pleuvoir, les graines auraient été perdues. De quoi aurions-nous alors vécu, le reste de l'année? Mais que fais-tu pour m'aider? Comment as-tu pu t'en aller jouer et boire un jour comme aujourd'hui, qui est un jour de sabbat? N'as-tu pas de respect pour nos traditions? Tu pourrais apporter une malédiction sur toute la famille."

"Mais mon oncle, je ne faisais qu'imiter mes amis."

"Tais-toi, Kojo, et laisse-moi parler. Depuis que ta mère est morte c'est moi qui me suis occupé de toi. Pour quelle récompense? Tu ne fais même pas les simples travaux qui consistent à retourner les graines de cacao et à les protéger contre la pluie. Si tu continues à te conduire ainsi, il ne me restera qu'une chose à faire: te déshériter."

"Oh non, vous ne me feriez pas cela", s'exclama Kojo, qui pour une fois prenait au sérieux les paroles de son oncle.

"Si, je le ferais", dit son oncle furieux.

Kojo se jeta dans une rage folle à l'idée que la plantation de cacao serait distribuée aux autres au lieu de lui revenir. Il s'élança sur son oncle et le renversa par terre. Tandis que le vieil homme gisait sur le sol en gémissant, Kojo partit se consoler au bar de vin de palme.

Il fallut trois jours à Opanin Ansa pour se remettre de cette agression; pendant ce temps il resta chez lui, au lieu d'aller comme chaque jour faire un tour à l'Arbre Ombragé. C'était l'endroit où les vieux, assis sur des bancs de rondins à l'abri du soleil brûlant, discutaient des affaires du village. C'était un endroit qu'affectionnait Opanin Ansa, loin de l'influence pernicieuse de son neveu.

Son retour à l'Arbre Ombragé fut accueilli par Nana Dua, le plus âgé des Anciens présents, et l'un de ses amis les plus proches.

"Que t'est-il arrivé? Cela fait plusieurs jours que nous ne t'avons pas vu."

"C'est mon neveu Kojo", répondit Opanin Ansa, et il narra ses soucis en racontant comment son neveu passait son temps à jouer et à boire, et comment on ne pouvait pas compter sur lui pour les travaux quotidiens de la ferme. Il conclut avec son souci principal:

"C'était le seul fils de ma soeur, aussi est-il mon héritier légitime. Pour l'obliger à mieux se conduire et à travailler dans la ferme, je l'ai menacé de le déshériter. Alors il m'a frappé. Me serait-il jamais possible d'apaiser l'esprit de sa mère si je le déshéritais? Est-ce que son fantôme me hanterait? Tous ces soucis m'ont perturbé. Maintenant la maladie s'empare de moi."

Une vieille femme dit:

"Je pense que tu devrais consulter le Chef. De nos jours les jeunes ne montrent plus de respect et on devrait leur apprendre la discipline."

Nana Dua approuva la vieille femme, et dit:

"Réfléchis par deux fois avant de commettre l'irréparable. Qu'arriverait-il à Kojo si tu le déshéritais? La voix du sang ne trompe jamais. Tu ne peux pas le chasser de chez toi - car où pourrait-il aller? Si tu le déshérites, il sera si vexé qu'il se mettra peut- être à démolir tes fermes. Le chemin que tu dois suivre n'est pas facile, mais tu dois reconnaître les faits et accepter le sort que t'ont réservé les Dieux."

Le temps passa et la maladie d'Opanin Ansa s'aggrava. La mort semblait le rattraper dans cette lutte perpétuelle que nous menons tous contre elle. Kojo se réjouissait de voir son oncle s'affaiblir chaque jour. Bien qu'égoïste et paresseux, il n'était pas sot: il savait qu'en pratique son oncle ne pourrait jamais enfreindre la tradition et porter à exécution sa menace de le déshériter. Il serait libéré des perpétuels reproches qu'il endurait maintenant, et pourrait alors jouir pleinement de la vie. Bientôt les plantations de cacao reviendraient à lui.

Tandis qu'Opanin Ansa s'affaiblissait, il songeait que seul un traitement spécial offrait une chance de guérison - chez les célèbres guérisseurs du Sanctuaire de Tanoso à Brong Ahafo. Mais c'était à deux jours de route. Il supplia son neveu de l'y emmener: mais Kojo refusa, disant que le vieil homme était trop malade pour voyager. Kojo ne voyait pas l'intérêt de retarder le moment de son héritage, ni de gaspiller sa future fortune en un traitement coûteux dans un sanctuaire aussi renommé.

Bientôt Opanin Ansa dut garder le lit. Kojo se montrait grossier et agressif envers les visiteurs, et faisait de déplaisantes insinuations, surtout quand il avait bu. Cela rendait très désagréable les visites au vieil homme, si bien que peu de gens venaient. Tout ceci faisait très bien l'affaire de Kojo. Il voulait éviter le risque que quelqu'un n'apportât un médicament qui guérît son oncle.

Il se rendit chez le charpentier et lui dit que dans quelques semaines son oncle partirait en voyage au village dont on ne revient pas.

"Je n'ai pas beaucoup d'argent, aussi fais un cercueil de pauvre aussi peu cher que possible. Envoie-le à la maison d'ici la fin de la semaine. Nous l'y garderons afin qu'il soit prêt pour l'enterrement."

Ensuite, il alla chez le tireur de vin de palme afin de prévoir des boissons pour les funérailles, puis il acheta du Schnapps et du gin local pour servir des rafraîchissements aux invités.

Chaque jour qui passait rapprochait le jour de son héritage, mais Kojo trouvait que l'ennui de rester à la maison attendre la mort de son oncle devenait insupportable. Il aimait trop l'action. Par une chaude après-midi, il décida de s'absenter un peu et d'aller voir ses amis pour faire une partie de coquillages cowrie. Mais ce jour-là la chance n'était pas de son côté. Chaque fois qu'il disait "fermé" le coquillage était "ouvert", et chaque fois qu'il disait "ouvert" le coquillage était "fermé".

"Kojo", dit l'un de ses amis en riant, "qu'est-ce qui t'arrive aujourd'hui? D'habitude tu te débrouilles si bien. Pour une fois on dirait que la chance t'a abandonné."

Tandis que Kojo et ses amis étaient occupés à leur jeu, il arriva au village un étranger qui s'approcha de l'Arbre Ombragé, en criant:

"Bonjour: je suis Yao Ababio de Foase, l"herboriste. Je soigne la stérilité, les vers, la toux, la varicelle, la rougeole, et les rhumatismes chez les vieux."

"Pourrais-tu soigner un vieil homme qui est tombé malade il y a plusieurs semaines après une dispute avec son neveu, et doit maintenant garder le lit? "

"Je réussis très bien dans la guérison des personnes âgées."

Nana Dua dit à l'un des petits garçons qui se trouvaient là:

"Cours voir chez Opanin Ansa si Kojo est là."

Le petit garçon revint avec la bonne nouvelle que Kojo n'était pas là. Nana Dua demanda à son frère et à sa soeur d'accompagner l'herboriste jusqu'à la maison d'Opanin Ansa, où il savait qu'ils seraient bien accueillis en l'absence de Kojo.

Opanin Ansa fut ravi de recevoir ces visiteurs, et encore plus de constater qu'ils avaient amené l'herboriste. Il n'avait rien à perdre en acceptant de se faire traiter. Sans aide médicale il sentait que ses jours étaient comptés.

L'herboriste examina le vieil homme. De ses doigts habiles et prudents, il manipula chaque articulation, chaque tendon. Il examina les yeux, le nez et les oreilles d'Opanin Ansa, et posa de nombreuses questions. Puis il dit au vieil homme:

"J'ai déjà vu des cas semblables. Je vais laisser des médicaments à prendre chaque jour avec la soupe. D'ici la deuxième pleine lune, tu seras guéri."

"Mais si Kojo trouve le médicament et le jette? " demanda Opanin Ansa. C'est alors qu'il eut une idée.

"Donne le médicament à mes amis qui t'ont accompagné, pour que ce soit Nana Dua qui le garde, et demande-lui de m'envoyer chaque jour sa fille avec une assiette de soupe. J'insisterai pour la voir, et ne laisserai pas Kojo l'empêcher de rentrer."

Kojo ne fut pas content de voir la soupe apportée chaque soir, mais même lui ne pouvait offenser un ancien aussi respecté que Nana Dua en renvoyant la jeune fille, surtout alors que son oncle lui criait bonjour dès qu'elle frappait à la porte. Le secret de la soupe ne fut jamais découvert.

Opanin Ansa réagit bien au traitement, et à la consternation grandissante de Kojo, son oncle reprenait chaque jour des forces. A la seconde pleine lune, la guérison était achevée.

Cet événement inattendu qui frustrait tellement son ambition, fit que Kojo buvait encore plus que d'habitude. Un soir, ivre-mort, il s'effondra sur le chemin du retour et resta toute la nuit par terre.

Dans l'aube froide et humide, il reprit connaissance, et se traîna jusqu'à la maison. Il avait la fièvre. La fièvre empira, et dans l'après-midi Kojo délirait. Le soir, il mourut.

Des parents vinrent présenter leurs condoléances à Opanin Ansa, et discuter des funérailles.

"Il faut acheter un cercueil", remarqua l'un d'eux.

"Ce n'est pas la peine. Il y en a déjà un dans la maison, répondit Opanin Ansa. Il demanda à deux garçons d'aller chercher le cercueil.

Quand le cercueil parut, il y eut d'abord un silence gêné et contraint, suivi par des murmures de conversation qui montraient que la famille était très malheureuse. Pendant un moment, personne ne sut quoi dire. Finalement, le frère aîné d'Opanin Ansa eut le courage de parler.

"Opanin Ansa, tu es un homme de bonne réputation et de quelque richesse. Comment peux-tu songer à enterrer ton neveu dans le cercueil d'un pauvre? Quand un homme fait le voyage vers ses ancêtres, la coutume demande qu'on lui fasse une cérémonie convenable. Enterrer ton neveu dans ce cercueil de pauvre est déshonorant. Que vont dire les gens? Pense à la honte qui va en rejaillir sur la famille."

Bizarrement, ce reproche ne troubla pas Opanin Ansa. L'air satisfait, il se redressa et regarda celui qui le critiquait:

"Je suis content que tu aies parlé. Maintenant reste en paix et laisse- moi t'expliquer. Vous savez tous qu'il n'y a pas long temps, j'étais très malade et sur le point de mourir. Eh bien, c'est le cercueil que Kojo avait acheté pour m'enterrer. Il a dû penser qu'il convenait bien à moi. Qu'il s'accomode du cercueil que lui-même aura choisi."


Glasgow - Scotland: Last modified 15 August 1996
Joe Latham's Home Page
e-mail: j.latham@ntlworld.com